Quand la nature devient votre permis d'agir

Pour chaque dollar investi dans la protection de la nature en 2023, environ 30 dollars ont été consacrés à des activités qui la mettent en péril. Ce ratio provient du rapport du PNUE intitulé « État des finances pour la nature 2026 », qui évalue l’investissement total dans les solutions fondées sur la nature à 220 milliards de dollars – un montant bien supérieur étant investi dans des activités qui lui nuisent. Ce déséquilibre ne se limite pas à une simple question morale quant à l’utilisation des fonds. Il s’agit précisément du modèle que les organismes de réglementation exigent désormais des organisations qu’elles rendent compte dans leurs comptes.

Le concept de « nature positive » – défini au sens large comme l’arrêt et l’inversion de la perte de biodiversité d’ici 2030 – est passé du domaine confidentiel du développement durable à celui de la stratégie d’entreprise courante. Apparu dans les rapports annuels, les présentations aux investisseurs et les accords d’approvisionnement, il dépasse le simple cadre de l’aspiration. Il sous-entend un point de référence, une direction et une trajectoire qui peuvent être évalués.

Les organisations dont les engagements publics en faveur de la protection de la nature dépassent ce qu'elles peuvent mesurer, démontrer par une concertation structurée avec les parties prenantes et dont elles peuvent rendre des comptes par le biais de la gouvernance, ne se contentent pas d'afficher de l'ambition. Dans ce contexte, la mesure, la concertation structurée avec les parties prenantes et la responsabilité de la gouvernance ne constituent pas le soutien opérationnel d'une stratégie positive pour la nature. Elles en sont l'essence même.

Source de l'image

La ligne a bougé

Définir la notion de « nature positive » comme l’arrêt et l’inversion du déclin de la biodiversité d’ici 2030 a des conséquences opérationnelles directes. Cet objectif, assorti d’un échéancier précis, implique que toute organisation qui l’adopte doit connaître son état écologique actuel, suivre son évolution et relier ses décisions clés à des résultats observables en matière de terres, d’eau et de biodiversité . Dès lors que cette définition figure dans les documents de l’entreprise, l’obligation de mesurer et de gérer s’impose, indépendamment de l’existence d’une réglementation spécifique.

À mesure que le discours en faveur de la nature se banalise des cercles de niche du développement durable pour s'imposer dans le débat public, la donne en matière de visibilité se modifie. S'aligner publiquement sur des engagements axés sur la nature signale une intention, mais crée aussi un piège de la visibilité. Les déclarations sont faciles à repérer et à comparer, et l'absence de systèmes internes pour les étayer devient d'autant plus flagrante sous le feu des projecteurs. Le signal public le plus fort qu'une organisation affiche quant à son engagement en faveur de la nature est aussi l'invitation la plus explicite qu'elle adresse aux observateurs à examiner de près.

L'ampleur de la dépendance à la nature à l'échelle commerciale souligne l'importance de cette question. Une étude de S&P Global indique que 85 % des plus grandes entreprises mondiales dépendent fortement de la nature, avec environ 28 900 milliards de dollars de revenus menacés par les perturbations liées à ces facteurs. À cette échelle, rester vague quant aux engagements en faveur de la nature n'est pas une position neutre. C'est un choix quant au niveau de risque non maîtrisé qu'une organisation est prête à assumer.

Source de l'image

Le déficit de crédibilité a un prix.

L'ASIC et l'ACCC ont déjà obtenu des amendes dépassant 34 millions de dollars dans des affaires d'écoblanchiment. Cela comprend une amende civile de 12.9 millions de dollars prononcée par un tribunal fédéral contre Vanguard, de 10.5 millions de dollars contre Active Super pour des déclarations trompeuses en matière de développement durable, et de 8.25 millions de dollars contre Clorox Australia pour des allégations de « pollution plastique océanique » concernant certains produits Glad. Les conséquences juridiques des allégations environnementales non fondées ne sont plus une simple hypothèse.

Le président de l'ASIC, Joe Longo, est clair sur la manière dont l'autorité de régulation évalue les déclarations de développement durable potentiellement trompeuses : « Il s'agit, dans chaque cas, d'une question de fait, à déterminer objectivement. » Cette formulation est essentielle. La distinction entre exagération délibérée et affirmation exagérée de bonne foi n'est pas au cœur de l'analyse juridique. Pour les organisations, la conséquence pratique est directe : le risque est lié à toute allégation qui ne peut être étayée au moment où elle est formulée, et la bonne foi ne constitue pas un moyen de défense lorsque les preuves sont absentes.

Les autorités réglementaires appliquent désormais la même logique de diagnostic au sein même des organisations. Elles n'examinent plus les flux à l'échelle du secteur. Elles cherchent à déterminer s'il existe un écart entre les déclarations publiques positives et l'allocation réelle des capitaux, l'attention de la direction et les contrôles au sein des entreprises concernées. Lorsque tel est le cas, et que les preuves sont minces, il s'agit d'un problème de conformité.

Le risque de poursuites ne découle pas de données partielles ou d'une évaluation imparfaite des impacts liés à la nature. Il survient lorsque des organisations avancent des affirmations publiques péremptoires sans disposer de preuves solides. Cela soulève une question essentielle : que requiert concrètement la justification des données, des systèmes et de la gouvernance ?

Ce que la justification exige réellement

Dès lors que l'on définit l'impact positif sur la nature comme l'arrêt et l'inversion de la perte de biodiversité d'ici 2030, l'adoption de cette définition implique une obligation de mesure. Les organisations doivent identifier où et comment leurs activités dépendent des écosystèmes et les affectent, établir des données de référence pour les principaux impacts et suivre l'évolution de ces impacts dans le temps, en lien avec les décisions opérationnelles. Les cadres de reporting peuvent contribuer à structurer la communication d'informations. Ils ne sauraient toutefois se substituer aux données sous-jacentes, aux capacités d'analyse et aux processus de gouvernance qui permettent de traduire les résultats techniques en informations exploitables par les instances dirigeantes.

La collaboration entre Earth Blox et Lloyds Banking Group illustre ce que cela donne à grande échelle. Earth Blox combine des données satellitaires, environnementales et de portefeuille au sein de sa plateforme analytique. En collaboration avec Lloyds, Earth Blox a évalué les risques liés à la nature sur 5.1 millions d'hectares de terres agricoles au Royaume-Uni, identifiant plus de 1.2 million d'hectares où des mesures de renforcement de la résilience pourraient être mises en œuvre. Il s'agit d'une attestation concrète – non pas une position politique, mais une constatation spatiale et vérifiable qui établit un lien entre l'exposition au risque, des terres spécifiques et des décisions spécifiques. Les cadres financiers renforcent précisément cette orientation factuelle : les Principes de l'Équateur pour le financement de projets définissent les exigences en matière de diligence raisonnable environnementale et sociale, notamment les clauses de prêt, le suivi et le reporting indépendants, tandis que les lignes directrices de l'Autorité bancaire européenne sur la gestion des risques ESG considèrent la dégradation de l'environnement et la perte de biodiversité comme des facteurs de risque pertinents et incitent les banques à adopter des processus de données rigoureux et à dialoguer avec leurs contreparties. À mesure que ces normes s'intègrent aux pratiques financières, les organisations en quête de capitaux sont de plus en plus tenues de fournir des données probantes sur la nature, et non de simples récits.

Les conseils d'administration incapables d'expliquer clairement la dépendance matérielle de leur organisation à l'égard de la nature, ses principaux impacts et ses plans d'atténuation voient leur capacité de contrôle sur les engagements pris au nom de l'organisation en faveur de l'environnement limitée. Cette limitation ne se limite pas aux secteurs manifestement grands consommateurs de terres. Les chaînes d'approvisionnement et d'achat comportent souvent des risques écologiques importants qui ne se reflètent pas dans les seuls indicateurs d'émissions opérationnelles. La justification de ces risques exige une collaboration étroite entre les services financiers, de gestion des risques, des opérations et du développement durable. Or, même les organisations qui maîtrisent ces systèmes internes peuvent se heurter à un problème différent et plus complexe avec les communautés dont dépendent leurs projets.

La fiducie ne peut pas être classée dans la catégorie Communications

Dans les secteurs où les projets ont un impact direct sur les terres, l'eau et les communautés locales – mines, infrastructures, grands travaux –, l'acceptabilité sociale constitue une seconde dimension de crédibilité, tout aussi importante que les mesures environnementales. Une organisation peut constituer des bases de données détaillées sur l'environnement et malgré cela se heurter à des retards, des conditions ou une opposition si les parties prenantes concernées jugent la consultation superficielle ou constatent un décalage entre les promesses et les résultats obtenus.

Cette distinction ressort clairement des Normes de performance de la Société financière internationale (SFI), largement utilisées dans le financement de projets comme cadre d'évaluation des risques environnementaux et sociaux. La SFI définit l'engagement comme un processus de gestion structuré, et non comme une simple activité de communication. La Norme de performance 1 (NP1) précise que « l'engagement des parties prenantes est un processus continu qui peut comprendre, à des degrés divers, les éléments suivants : analyse et planification des parties prenantes », et détaille ensuite les attentes en matière de divulgation d'informations, de consultation des communautés concernées et de mécanismes de traitement des griefs accessibles. La NP1 ne définit pas une fonction de communication, mais un mécanisme de contrôle qui génère des documents – documents, décisions, réponses aux griefs – que les prêteurs et les évaluateurs peuvent vérifier au regard des engagements.

Transformer ce principe en pratique quotidienne exige une méthode, et non une simple intention. Dans des secteurs comme les mines, les infrastructures et le secteur public – où les projets s'implantent directement sur le terrain et au sein des communautés – Monique Chelin , administratrice (GAICD) et fondatrice de MJC Sustainability, forte d'une expérience dans les projets gouvernementaux, miniers et d'infrastructures, notamment aux Fidji et en Papouasie-Nouvelle-Guinée, applique un processus de mobilisation des parties prenantes en cinq étapes : identification et évaluation des parties prenantes, hiérarchisation de ces dernières, élaboration d'un plan de mobilisation, mise en œuvre des activités et des messages clés, puis suivi, évaluation et réponse. La plupart des organisations se contentent de consulter lorsque les préoccupations de la communauté sont déjà manifestes. Un processus structuré dès le départ permet de démontrer une réelle réactivité, et non une simple réaction. L'acceptabilité sociale, à l'instar des indicateurs de performance, est une discipline factuelle. Une organisation incapable de démontrer une mobilisation structurée, documentée et réactive n'a pas comblé son déficit de crédibilité ; elle l'a simplement déplacé de la dimension de la mesure à celle de la communauté.

Les conseils d'administration qui n'ont pas de visibilité sur les groupes de parties prenantes concernés, les problèmes soulevés, la gestion des griefs et l'influence des résultats des consultations sur les décisions relatives aux projets ne peuvent pas contrôler de manière crédible les affirmations de légitimité sociale formulées au nom de l'organisation. Sans cette visibilité, les déclarations concernant le respect des attentes de la communauté sont fragiles, surtout lorsque les bailleurs de fonds et les organismes de réglementation ont déjà l'habitude d'évaluer les processus de consultation des parties prenantes au regard de normes telles que les normes de performance de la SFI.

Pour toute organisation ayant des engagements en faveur de la nature affichés publiquement, la question fondamentale n'est pas tant « comment communiquons-nous cela ? » que « que produirions-nous si l'on nous demandait de le prouver ? »

La licence ne se donne pas, elle se démontre.

Les organisations qui défendent durablement et avec crédibilité des positions positives sur l'environnement ne sont pas celles dont les rapports de développement durable affichent les ambitions les plus démesurées. Ce sont celles qui peuvent fournir, sur demande, les données étayant leurs affirmations, un bilan de leur engagement auprès des communautés locales et un historique de leur gouvernance, expliquant qui a décidé de quoi et pourquoi. Cette combinaison est plus difficile à mettre en place qu'une simple déclaration et considérablement plus difficile à simuler qu'une mise à jour, même bien conçue, destinée aux parties prenantes.

Le déséquilibre systémique entre les capitaux qui nuisent à la nature et ceux qui la protègent est un problème avéré. Les autorités de régulation s'interrogent désormais sur l'existence de ce même déséquilibre au sein des organisations, entre les engagements publics et les ressources, les contrôles et les dispositifs de gouvernance qui les sous-tendent. Mesure, engagement et responsabilisation se renforcent mutuellement ; aucun de ces éléments, pris isolément, ne saurait remplacer l'engagement public, dans un contexte où les critères d'évaluation sont de plus en plus appliqués par des personnes qui savent à quoi doivent ressembler les preuves. L'autorisation d'exercer ne s'obtient pas par l'adhésion à un cadre de référence ou l'adoption d'un langage approprié ; elle appartient aux organisations capables de produire les preuves, non pas a posteriori, mais parce que les systèmes qui les génèrent ont été mis en place avant même que l'engagement ne soit pris.

Site Web |  + de publications

Laissez un commentaire

Votre adresse courriel n'apparaitra pas. Les champs obligatoires sont marqués *